Les batailles



Montréal
6 novembre 1837


Les Fils de la Liberté avaient prévu un rassemblement dans la grande cour de l'auberge de Joseph Bonacina, rue Notre-Dame. Les membres du Doric Club croyaient que l'heure d'agir était venue. Ils firent placarder dans tout Montréal une affiche disant qu'il fallait écraser la rébellion à sa naissance et invitaient tous les Loyalistes à une réunion, le jour même à la Place d'Armes.

Les Fils de la Liberté sont paisiblement réunis dans la cour de l'auberge Bonacina. Soudain, venant de la rue, une grande clameur se fait entendre et des pierres commencent à tomber dans la cour. Les deux tiers des Fils de la Liberté sont partis: il n'en reste que 200 ou 300.

Ce sont les membres du Doric Club qui viennent provoquer les Fils de la Liberté dans le but de créer une bataille dont les bureaucrates pourraient se servir comme moyen de répression envers les Patriotes.

Les Fils de la Liberté exaspérés par la provocation des bureaucrates, décident de sortir. Ils s'arment de bâtons et forment quatre colonnes, ouvrent la porte de la cour et sortent dans la rue au pas de charge. La foule voyant ces hommes avec autant de détermination s'ouvre pour leur laisser le passage. Les membres du Doric Club fuient à toutes jambes en direction de la Place d'Armes.

Ils essayent de séparer le bataillon des Fils de la Liberté. Les pierres tombent de tous côtés. Plusieurs coups de feu retentissent, mais personne n'est tué. Arrivés à la Place d'Armes, les Fils de la Liberté se séparent comme convenu. Ils sont à peine dispersés que les troupes de soldats et de volontaires arrivent de tous côtés pour arrêter le désordre en aidant ceux qui l'ont provoqué.

Un groupe des Fils de la Liberté et d'innocents passants sont attaqués et maltraités au coin de la rue Saint-Laurent et de la Commune. Thomas Storrow Brown est sauvagement agressé à coup de bâton à l'intersection de la rue Saint-Jacques et Saint-François Xavier et il en perdit l'usage d'un œil.

N'ayant plus d'ennemi à combattre, les membres du Doric Club se regroupent derrière les troupes de soldats et paradent dans les rues de Montréal en triomphateurs, sous les applaudissements des bureaucrates. Ils se vengèrent d'avoir fui devant des hommes de cœur, en s'attaquant à des personnes sans défense et à leurs biens.

Ils brisent les vitres de la maison de M. Papineau et vont ensuite saccager l'imprimerie de M. Louis Perrault sur la rue Saint-Vincent, où ils détruisent les presses du journal patriotique le Vindicator, dans le but de réduire au silence cet organe puissant de la cause Nationale.

Les Fils de la liberté se réunissent pour la dernière fois en ce jour du 6 novembre 1837, car quelques jours plus tard, leurs chefs sont jetés en prison sous l'accusation de haute trahison. Les Canadiens prennent les armes pour s'opposer à l'exécution des mandats d'arrestation.

Pendant que quelques-uns des Fils de la liberté languissaient dans les cachots, on trouvait les autres sur les champs de bataille de Saint Denis, Saint-Charles et de Saint-Eustache.


Longueuil; les premiers coups de feu de la Rébellion
17 novembre 1837


Le connétable Malo est escorté d'un détachement de la MONTREAL VOLUNTEER CAVALRY, composé de dix-huit cavaliers commandés par le lieutenant Ermatinger. Ils reviennent à Montréal après avoir procédé à l'arrestation pour haute trahison du notaire Pierre Paul Desmarais et du docteur Joseph François Davignon à Saint-Jean. Comme les chemins sont boueux au lieu d'emprunter le chemin de Laprairie, Malo et sa suite s'engagent sur le chemin de Chambly, s'allongeant ainsi d'une dizaine de milles et dans une région où tout le monde est patriote.

Cahin-caha, soldats et prisonniers arrivent en vue de Chambly, vers les six heures du matin. Une vingtaine d'habitants veulent leur barrer la route, mais, sans fusils, ils doivent se disperser. Trois heures plus tard, Ermatinger et ses hommes vont atteindre Longueuil quand une femme se porte à leur rencontre pour les informer que les insurgés bloquent le chemin. Ces tirailleurs, sous les ordres de Bonaventure Viger, se postent à une lieue du village, autour de la maison de Joseph Trudeau. Ils sont bientôt rejoints par François Barsalou et des habitants de Chambly. Les soldats de la reine ne sont pas lents à s'amener. Viger les somme de lui remettre les prisonniers.

" Halte! crie-t-il à la troupe; livrez-nous les prisonniers au nom du peuple ".

" Attention! Crie Ermatinger en jurant, Go on! make ready! fire! ".

" Halte! Reprend Viger, livrez-nous les prisonniers ".

Pour toute réponse, la troupe d'Ermatinger tire sept à huit coups de fusils. Une balle effleure la jambe de Viger; une autre lui coupe l'extrémité du petit doigt. Les patriotes ripostent. Ironie du sort, le premier à tirer se nomme Patrick Murray.

Le capitaine Multon est atteint au genou. Le lieutenant Ermatinger reçoit du plomb à canard dans l'épaule et à la figure. Blessé, un nommé Woodhouse tombe de cheval. Une volée de balles arrache la casquette du brasseur John Molson junior, bureaucrate enragé. Effrayés, les chevaux se cabrent et partent à l'épouvante. La troupe ne tarde pas à faire de même.

Viger debout sur la clôture, se jette, l'épée à la main sur les deux chevaux qui traînent la voiture des prisonniers, et les frappe à coups redoublés, l'un des chevaux tombe. Malo accourt avec quelques hommes de la cavalerie et tire sur les prisonniers.

" Tu n'en tueras jamais d'autres ", lui crie Viger, en lui transperçant la cuisse de son épée qui passe à travers le corps du cheval; le cheval s'affaisse sur son cavalier. Dans la confusion générale, Malo se tire péniblement de la mauvaise position où il se trouve, et parvient à se traîner jusque dans le four à pain de Joseph Trudeau où il se cache. Viger s'étant précipité, libère Desmarais et Davignon qui par la suite sont conduits en triomphe chez le forgeron Olivier Fournier, de Longueuil, où ce dernier brise leurs fers.


Saint-Denis-sur-Richelieu; le baptême de sang de l'insurrection
23 novembre 1837


Débarqué à Sorel le 22 novembre au soir vers dix heures, avec cinq compagnies de fusiliers, un détachement de cavalerie et une pièce de campagne, le colonel Gore apprend que de grandes forces s'apprêtent à lui barrer la route dans le village de Saint-Denis. Il fait déployer immédiatement ses troupes et donne l'ordre d'avancer toute la nuit.

Au matin du 23 vers dix heures, il fait froid, le temps est sombre. Une centaine de Patriotes armé de fusils, commandés par le Dr Wolfred Nelson sont retranchés au deuxième étage de la grosse maison en pierre de Mme Saint-Germain, et une trentaine d'autres dans la distillerie du Dr Nelson. Ceux qui n'ont pas d'armes se placent à l'abri des murs de l'église. Ils ont ordre d'attaquer l'ennemi, avec leurs faux et leurs fourches à la première occasion qui se présentera.

Ils ouvrent un feu bien nourri et d'une grande précision. Devant ce tir plongeant, l'infanterie du colonel Gore est impuissante. Impuissante aussi est son artillerie contre les gros murs de la Maison Saint-Germain, sauf pour le premier coup qui pénétra par une fenêtre, tuant quatre Patriotes.

En ce jour historique, les cloches de l'église sonnent à tout vent, appelant les Patriotes au combat. Ils accourent de partout ces braves, la plupart n'ayant pour armes que des faux, des fourches ou des bâtons: troupe héroïque où l'on voit le père avec ses fils, l'enfant à côté du vieillard. Spectacle toujours émouvant du paysan transformé en soldat, par l'amour de la liberté, et se battant avec les instruments de son travail, sans s'occuper du nombre de ses ennemis et de la puissance de leurs armes.

Le colonel Gore sonne la retraite vers les trois heures car les Patriotes des paroisses voisines commencent à affluer et à menacer les communications avec Sorel. La troupe laisse sur le terrain un matériel important dont un canon howitzer.

La bataille dura six heures et les pertes dans les deux camps se répartissent comme suit : six hommes de l'armé Anglaise ont été tués, 10 sont blessés et six ont disparu. Les pertes de l'armé Patriote s'élèvent à 12 morts et sept blessés.


Saint-Charles-sur-le-Richelieu
25 novembre 1837


Le 25, vers deux heures de l'après-midi, les troupes anglaises sont signalées, composées de cinq cents hommes bien équipés et armés: elles offrent un spectacle imposant. Elles avancent rapidement, mettent le feu aux maisons et aux granges, celles surtout d'où les tirs proviennent.

Le premier des avant-postes que le général patriote Brown a placé de distance en distance est commandé par Bonaventure Viger. Avec le capitaine Patrice Blanchard de Saint-Hyacinthe, ils soutiennent les premiers le feu de l'armé anglaise. Les deux hommes avec leurs groupes tiennent tête à l'ennemi durant de bons moments. Dans ce tumulte guerrier un soldat anglais est tué et un autre est blessé, mais à l'exception d'une dizaine de Patriotes qui continuent à tirer en retraitant, les 60 autres s'enfuient rapidement vers le camp.

Les champs sont couverts de femmes et d'enfants affolés, fuyant devant les troupes. Brown, voyant parmi les fuyards un certain nombre de ceux qui ont pour armes des piques et des bâtons, ordonne à Desrivières d'aller les placer à l'entrée du bois. Il donne en même temps à Gauvin l'ordre de conduire à Saint-Hyacinthe quelques prisonniers. Lui-même, remet le commandement à Marchessault, part en disant qu'il va au village chercher les patriotes qui y sont disséminés. Après avoir parcouru le village, il reprend le chemin du camp en poussant devant lui quelques hommes mal armés.

Brown s'arrête un instant près de l'église pour voir quel usage il pourrait faire d'un ravin qui se trouve là, trois décharges d'artillerie le forcent à s'écarter du chemin. Il voit que la bataille est commencée, essaye de rallier les gens qui commencent à fuir, et s'apercevant que tout est fini, il prend le chemin de Saint-Denis.

En effet, Brown avait à peine quitté le camp que le colonel Wetherall, avait installé son artillerie sur une colline dominant les retranchements Patriotes.

Wetherall prend son temps avant d'attaquer les retranchements, dans l'espoir que le déploiement de ses forces fasse réfléchir les insurgés et les décide à mettre bas les armes.

Mais les hommes renfermés dans le camp sont l'élite des Patriotes, des braves bien décidés à se battre. Ils sont deux cents dont une centaine armés de fusils, de vieux fusils à pierre tout délabrés; les autres sont munis de faux, de bâtons et de piques.

Que peut faire cette poignée d'hommes mal armés, sans chef, contre des forces si imposantes? Cependant, ces hommes, comme ceux de Saint-Denis, sont résolus à se battre et rien ne peut les en empêcher. La nouvelle de la victoire de Saint-Denis avait achevé de leur monter la tête, de les enthousiasmer et ils veulent en faire autant.

Wetherall donne le signal de l'attaque. La bataille débute. Les premières décharges des Patriotes jettent la confusion dans le camp ennemi qui ne s'attendait pas à une attaque aussi vive et aussi nourrie. Les troupes ripostent par de l'artillerie.

Le colonel Wetherall fait alors avancer ses troupes à une autre position à cent verges des retranchements Patriotes. Tant que les retranchements tiennent bons, la victoire semble certaine; mais ils s'écroulent sous les salves répétés de l'artillerie.

Trouvant les gens obstinés à se défendre, Wetherall ordonne de charger de la baïonnette et de brûler tous les bâtiments qui se trouvent à l'intérieur de l'étau. Ce fut une véritable boucherie. Quelques Patriotes parviennent à s'échapper mais la plupart soutiennent la charge avec héroïsme mais n'ayant plus de munitions, ils se battent à coups de crosses de fusils.

Après avoir brûlé le camp et 5 maisons avoisinantes, les troupes anglaises entrent avec leurs chevaux dans l'église de Saint-Charles où elles passent la nuit. Le lieu sacré est livré à la profanation.

Au matin du 26 novembre, Wetherall apprend la défaite du colonel Gore à Saint-Denis. Si bien que, malgré sa victoire, il décide de rentrer à Montréal pour prendre ses ordres. C'est que déjà se prépare la campagne dans le comté de Deux-Montagnes.

Selon les estimations, sur les 200 Patriotes présents dans le camp, il y eut 32 tués incluant les blessés incapables de fuir. Ils furent tous massacrés sans pitié et 28 furent faits prisonniers. Les forces anglaises dénombrèrent 3 tués, 10 blessés sérieux et 8 blessés légers sur les 500 soldats présents.

Les deux paragraphes qui suivent, est le témoignage de George Bell, un des officiers anglais du régiment responsable de ces exactions.

En pénétrant dans le village, on ne fit pas de quartier; presque tous les hommes furent mis à morts; en fait, ils se battirent trop longtemps avant de songer à fuir, Plusieurs furent brûlés vifs dans les granges et les maison, qui furent incendiées car ils refusaient de se rendre. Les canons, les fusils et les poires à poudre explosèrent tout au long de la nuit dans les maisons en flammes, et le tableau qui se présenta à mes yeux le lendemain suivant était horrible. Des porcs qui s'étaient échappés dévoraient les corps calcinés de l'ennemi, brûlés dans les granges ou tués dans les rues; ces bêtes furent abattues par la suite.

Les pertes du côté des rebelles furent très lourdes; leur position était forte, et ils la défendirent désespérément; mais ils furent mis en totale déroute et reçurent une leçon qu'ils n'étaient pas près d'oublier. Nous fimes vingt-huit prisonniers détruisimes une grande quantité d'armes et de munitions, transperçâmes leurs deux canons et les coulâmes dans la rivière; nous brûlâmes chacune des maisons d'où une balle avait été tirée, et transformâmes le presbytère en hôpital et l'église en caserne.


(Saint-Mathias)
27 et 28 novembre 1837


Édouard-Élisée Malhiot rassemble plus d'un millier d'hommes à la Pointe-Olivier (Saint-Mathias) dans le but d'intercepter la troupe de Wetherall à son retour de Saint-Charles. Le 27 novembre, Malhiot se rend à Saint-Hilaire pour mieux évaluer la situation. Beaucoup de Patriotes considèrent que la force ennemie est trop importante et désertent d'une manière désordonnée.

Le 28 au matin, il ne reste que 300 Patriotes pour affronter les 500 hommes de troupe de Wetherall qui s'avancent vers Saint-Mathias. À l'approche de l'armé anglaise, une brève escarmouche éclate, les Patriotes doivent s'avouer vaincus et fuient. Ils abandonnent deux morts sur le terrain.

Par la suite, les troupes de Wetherall se rendent à Saint-Jean et retournent à La Prairie en train.


Moore's Corner, près de Philipsburg
6 décembre 1837


Un petit groupe de Patriotes, qui était passé aux États-Unis à la mi-novembre, réussit à s'y procurer des armes et revint au Canada le 6 décembre. À leur tête se trouve entre autres : le Général Mailhot, L Gagnon son aide de camp, et les officiers: Bouchette, Rodier, Duvernay, Beaudreault et 80 hommes. Ils traversent la frontière sans difficulté et prennent le chemin du Canada.

Vers 8 heures du soir, à trois quarts de mille environ de la frontière, à Moore's Corner, près de l'endroit où les chemins de Swanton et de Saint-Armand se croisent, l'avant-garde patriotique aperçoit, rangé en ordre de combat sur une colline, 300 Volontaires qui les attendent.

La lutte est impossible, mais les Patriotes ne veulent pas reculer sans avoir combattu. De leur position stratégique, les Volontaires tirent en direction des Patriotes. Ceux-ci sont obligés de s'approcher et de s'exposer pour les atteindre.

Ils soutiennent le feu durant 15 minutes. Un Patriote est tué et quelques-uns sont blessés dans cet affrontement. Voyant la supériorité des forces ennemies et la possibilité d'être cernés, ils abandonnent le chargement d'armes et reprennent le chemin des États Unis.

Les Patriotes réfugiés aux États Unis furent affectés par cet échec, qui permit au Général John Colborne de concentrer toutes ses forces sur la rive nord dans le comté de Deux-Montagnes. Dans les jours suivants, eurent lieu la bataille de Saint-Eustache et le sac de Saint-Benoît.


14 décembre 1837


Le 14, les 1200 hommes des troupes anglaises, sous le commandement du Général John Colborne, encerclent le village de Saint-Eustache à partir de midi. Beaucoup de Patriotes se dispersent devant la supériorité des forces ennemies. Dès le début de l'attaque, Girod s'enfuit, abandonnant à leur sort ceux qu'il avait incités à prendre les armes. Plusieurs Patriotes l'imitent. Cependant, Chénier tient bon avec environ 200 hommes. Ils se barricadent pour la plupart, dont Chénier, dans l'église; les autres le feront dans les maisons avoisinantes et le couvent.

Colborne fait bombarder le village et s'empare successivement des retranchements Patriotes en les faisant incendier, forçant ainsi leurs défenseurs à sortir pour être tués ou faits prisonniers. Le dernier îlot de résistance, l'église du village, subit le même sort. Chénier et ses hommes sautent des fenêtres de l'église en flamme dans le cimetière et sont abattus par les soldats anglais en touchant le sol. Chénier essaye de se frayer un chemin, mail il ne peut sortir du cimetière. C'est là qu'une première balle le terrasse. Il se relève sur un genou, fait feu, mais une deuxième balle l'atteint en pleine poitrine: cette fois il reste étendu sur le sol.

La victoire anglaise est complète. Environ 70 Patriotes sont tués et 18 sont faits prisonniers.

Les conquérants anglophones poussent le massacre au seuil de la barbarie. Après le combat, vers 6 heures du soir, le corps du Dr Jean-Olivier Chénier est porté dans l'auberge de M. Addison. On l'étend sur le comptoir, on lui ouvre la poitrine, on lui arrache le cœur qu'on promène au bout d'une baïonnette, au milieu des imprécations d'un soldat frénétique. Le lendemain matin, vendredi 15 décembre, l'armée anglaise quitte Saint-Eustache pour Saint-Benoît où elle s'attend à rencontrer de la résistance.


15 décembre 1837


Extraits de la lettre de Jean-Joseph Girouard datée du 28 avril 1838 envoyées à un ami, lors de sa détention à la Nouvelle Prison de Montréal.

Le 14 décembre, " j'étais à visiter nos postes, quand on vint nous dire que tout était perdu à Saint-Eustache. Je pris le parti qui me parut le plus sage en engageant les habitants à se retirer chez eux, et à demeurer tranquilles après avoir fait disparaître leurs armes et leurs munitions ".

" Saint-Benoît se trouvait nécessairement réduit à ses seules forces pour soutenir une double attaque, sans pouvoir espérer aucun secours des étrangers. Je vis, en ce moment, de nos braves, les larmes aux yeux et la rage dans le cœur, protester qu'ils voulaient combattre en désespérés, parce que, disaient-ils, l'ennemi n'en ferait pas moins parmi nous les ravages commis à Saint-Eustache.

J'eus beaucoup de peine à les persuader que ce serait un parti plus téméraire que sage d'entreprendre de défendre nos postes, que la raison et l'humanité devaient nous engager à essayer d'éviter une ruine totale et l'effusion de sang ".

" Le lendemain matin, vendredi 15 décembre, les ennemis ne tardèrent pas à entrer dans les Éboulis le long du lac des Deux-Montagnes. Ils parcoururent lentement cette côte, s'arrêtant aux maisons marquées de proscription pour y commettre toutes sortes de brigandages, pillant tout ce qu'ils trouvaient sous leurs mains. Tous y prirent part, le ministre Abbott fit sa provision de dindes et autres choses, et M. Forbes que vous connaissez, se chargea de butin ".

" Le même jour au soir arriva à Saint-Benoît sir John Colborne, à la tête de toute l'expédition de Montréal, il y fut rejoint par les troupes et les loyaux venus par Saint-Andrew et Saint-Hermas. Le jour suivant, il se trouva à Saint-Benoît entre cinq à six mille hommes ".

" Un fait à remarquer avant d'aller plus loin, c'est que, peu après son départ de Saint-Eustache, sir John Colborne avait reçu une députation d'habitants de Saint-Benoît pour l'informer qu'ils n'avaient aucune résistance à lui opposer, et prier d'épargner les personnes et les propriétés. M. James Brown parut comme entremetteur, et d'après ce qu'il a rapporté lui-même, ou ce que l'on m'a dit, il ne devait être commis aucun acte de violence à Saint-Benoît non plus qu'à Saint-Hermas et à Sainte-Scholastique. C'est à M. Dumouchel même que M. Brown a communiqué ceci, avec d'autres choses que je ne puis rapporter ici ".

" Quoi qu'il en soit, l'on fit rassembler dans ma cour, qui est très large, un nombre considérable d'habitants, ils y furent mis en rang, et l'on braque sur eux deux canons par la porte cochère, en leur disant qu'on allait les exterminer en peu de minutes. Il n'est point d'injures et d'outrages dont on ne les accabla, et de menaces qu'on ne leur fit pour les intimider et les forcer à déclarer la retraite de tous ceux que l'on appelait leurs chefs. Aucun d'eux ne put ou ne voulut donner le moindre indice, et les indignités que les officiers leur firent endurer furent en pure perte ".

" Alors commencèrent des scènes de dévastation et de destruction comme on n'en vit jamais de plus atroces, le meurtre seul excepté, dans une ville prise d'assaut et livrée au pillage après un long et pénible siège ".

" Ayant complètement pillé le village, l'ennemi y mit le feu et le réduisit d'un bout à l'autre en un monceau de cendres ".

" Avant de mettre le feu à l'église, les soldats y étaient entrés et y avaient commis des profanations de toutes sortes. Les uns montèrent sur l'autel pour briser les reliquaires, les autres s'emparer des vases sacrés et les firent servir à satisfaire leurs besoins naturels, après avoir percé, déchiré et foulé les hosties à leurs pieds. On en vit ensuite se revêtir des ornements sacerdotaux qu'ils avaient volés dans la sacristie et attachés des étoles autour du cou de leurs chevaux ".

" Après avoir pillé tout ce qui se trouvait dans la maison et les bâtiments d'une ferme, et s'être emparés de tous les animaux, les barbares faisaient déshabiller les hommes, les femmes et les enfants, que l'on laissait presque nus à la porte de leur maison embrasée. Les dames Dumouchel, Lemaire, Girouard et Masson ne furent pas exemptes, à peine resta-t-il à ces dernières de quoi couvrir leur nudité ".

" La pauvre Olive, ma chère fille, elle que je chérissais tant et qui m'aimait si tendrement! Elle n'a pu survivre longtemps au froid et aux misères qu'elle a endurées. J'ai appris, ces jours derniers, la nouvelle de sa mort, et je vous avoue que ma sensibilité l'a emporté dans cette catastrophe, j'ai été affecté jusqu'à en être sérieusement malade, moi qui avais supporté avec tant de courage tous les autres malheurs dont nous avons été les victimes ".

" Les volontaires et les loyaux furent ceux qui commirent le plus de cruautés et de dépravations. Ils s'en retournèrent chez eux avec un nombre considérable d'animaux et de voitures chargées de lits, meubles, grains et autres provisions, instruments d'agriculture et autres effets. Ainsi des familles nombreuses auxquelles ils avaient arraché tout ce qu'elles possédaient, jusqu'à leurs vêtements, ont été obligées de mendier quelque nourriture pour subsister et quelques couvertures pour se garder du froid ".

" L'ennemi continua ses dévastations dans plusieurs autres concessions ".

* L'armé anglaise les volontaires et les loyaux incendièrent 2 églises, 2 presbytères, 1 couvent, 4 moulins, 111 maisons, 124 granges pleines, 168 autre bâtiments et pillèrent 500 familles.